LES AVANCEES DE LA RECHERCHE
Dans cette rubrique,
nous vous tenons régulièrement informés des plus importantes pistes
de recherche concernant la drépanocytose. N'hésitez pas à partager vos
réactions (drepavie@mail.com).
Transfusion de globules rouges générés in vitro
Des chercheurs
français ont injecté pour la première fois à un patient des globules
rouges générés à partir de ses propres cellules souches hématopoïétiques
prélevées dans la moelle osseuse. La génération de globules rouges in
vitro grâce aux biotechnologies représente une alternative intéressante
aux produits de transfusion classiques car elle tient compte du phénotype
particulier des produits sanguins et réduit le risque d'infection, expliquent
Marie-Catherine Giarratana de l'unité UMR S938 Inserm/Université Paris
VI à l'hôpital Saint-Antoine (AP-HP) à Paris et ses collègues. Son application
pourrait concerner directement en France les personnes ayant des groupes
sanguins rares et les patients régulièrement transfusés
qui tendent à devenir poly-immunisés contre tous les globules rouges
qui leur sont injectés, ainsi que les patients des pays en voie
de développement. Le Pr Luc Douay a indiqué qu'il envisageait
de constituer un pool de cellules souches pluripotentes permanent pouvant
être différencié de manière spécifique pour tous les patients, ce qui
permettrait de "couvrir 99% des besoins avec seulement trois types
de sang". Les chercheurs expliquent avoir cultivé des cellules
souches hématopoïétiques pendant trois semaines dans un milieu adapté
contenant des facteurs de croissance spécifiques. Après prolifération
et différenciation en réticulocytes, les 100 milliards de cellules obtenues
ont été réinjectées chez le patient pour poursuivre leur maturation
complète en globules rouges. In vivo, elles ont expulsé leur
matériel génétique et acquis une forme biconcave. Les chercheurs ont
obtenu une population de globules rouges fonctionnels, en termes de
déformation, de contenu d'enzymes et de capacité de leur hémoglobine
à lier l'oxygène de manière réversible. Ils expriment les antigènes
relatifs à leur groupe sanguin. Leur taux de survie dans la circulation
sanguine du donneur est de 94% à 100% après cinq jours et de 41% à 63%
après 26 jours, selon les échantillons prélevés, soit une durée de vie
similaire à celle des globules rouges "natifs", ce qui atteste
de leur qualité et de leur fonctionnalité, selon les auteurs. Ces résultats
établissent la preuve de principe d'une transfusion de globules rouges
générés in vitro. Une approche similaire pourrait être menée
in vivo avec les cellules de cordon ombilical car elles possèdent
une capacité de prolifération bien supérieure à celles des autres cellules
souches adultes, commentent les chercheurs. Source
: Giarratana et al, Blood. 2011 Sep 1
Les porteurs « AS » présentent-ils aussi des symptômes ?
Dans le monde,
le nombre de porteurs du trait drépanocytaire (le fait
d'être AS) est estimé à environ 300 millions.
Il y a une controverse de longue date quant à savoir si le trait drépanocytaire
(AS) devrait être considéré comme un état de porteur bénin, ou comme
un phénotype de maladie intermédiaire. Parce que le trait est régulièrement
détecté par le dépistage néonatal de la drépanocytose, un consensus
sur cette question devient impératif afin de fournir les meilleurs conseils
médicaux aux AS. Le dépistage des athlètes a été recommandé
par des institutions sportives aux Etats-Unis, afin de confirmer leur
statut de porteur s'il n'est pas déjà connu. L'objectif déclaré de cette
recommandation était d'empêcher l'exercice liés à la mort subite chez
les athlètes AS. De nouvelles informations ont émergé pour quelques-unes
des complications signalées des AS : la maladie thromboembolique veineuse
et les manifestations rénales.
Globalement, les AS ne sont ni des porteurs totalement bénins, ni des malades, mais ils présentent plutôt un facteur de risque de certains effets indésirables qui résultent de l'interaction entre les influences génétiques et environnementales. La thromboembolie veineuse et les maladies rénales sont parmi les manifestations soumises à réévaluation. A l'heure actuelle, les résultats ne sont pas encore définitifs. Jusqu'à ce que ces observations soient confirmées, le dépistage néonatal permettant d'identifier les individus AS doit être poursuivi pour permettre de mieux caractériser les conséquences de la présence du trait, qui est d'une importance primordiale pour fournir un meilleur conseil sur les risques sanitaires associés.
Source : Hematology Am Soc Hematol Educ Program. 2010;2010:418-22
Pourquoi est-il mieux d´être « AS » que « AA » ?
La mutation génétique
qui entraîne l'anémie falciforme a deux conséquences. Les personnes
qui portent une seule copie de l'allèle mutant d'hémoglobine (AS) ne
développent pas la maladie de la drépanocytose, et ils présentent une
plus grande résistance au paludisme. C'est peut-être
parce que, malgré le fait de ne pas développer la maladie à part entière,
leur sang exerce encore des effets de l'allèle muté « S ». Plusieurs
équipes en collaboration (Portugal, France, Allemagne) ont récemment
analysé la chaîne des événements qui relient la pathologie d'une copie
de l'hémoglobine mutante à la défense contre le paludisme, dans un récent
article du journal « Cell » daté du 29 avril 2011. En voici les points
principaux, que je résume ici.
Les souris qui expriment une variante du gène de l'hémoglobine « S »
humaine (en gros, les souris « AS ») sont moins susceptibles de développer
un paludisme cérébral que les souris normales, en dépit d´une charge
parasitaire similaire. L'effet protecteur est attribué l´oxygénase de
l´hème 1 (HO-1), une enzyme qui métabolise l´hème libre pour générer
du monoxyde de carbone. La souris avec l'allèle drépanocytaire « AS
» a tendance à produire plus d'hème libre, ce qui entraîne l'induction
de HO-1 afin de supprimer cet hème, ce qui génère alors plus de monoxyde
de carbone, qui à son tour, se fixe à l'hémoglobine et la stabilise,
avec comme effet d´ensemble une pathologie immunitaire et un stress
oxydatif réduits. Contrairement à de nombreuses stratégies de
défense, qui permettent de réduire la charge de pathogène, cette stratégie
permet à l'hôte d´être plus tolérant à l'infection.
La nouveauté de cette recherche est le fait que l´on comprend
mieux pourquoi les AS sont plus résistants au paludisme que les AA.
L´intérêt est que l´on sait maintenant que la modulation du système
HO-1 peut être une voie de thérapie des affections sévères du paludisme.
Rien de nouveau ici sur la drépanocytose, mais on voit ici pourquoi
il est mieux d´être « AS » que « AA » lorsqu´on est atteint de paludisme,
et que le fait de porter l´allèle « S » n´est pas une malédiction,
mais bien une bénediction.
Source : Cell - 29 April 2011 (Vol. 145, Issue 3, pp. 398-409)
Un article plus récent, en collaboration entre des équipes de Heidelberg (Allemagne) et de Ouagadougou (Burkina Faso), publié par Marek Cyrklaff et ses collègues, explique plus précisément comment les hémoglobines S et C (retrouvées chez les sujets drépanocytaires) protègent contre les formes sévères de paludisme : le parasite pénètre dans les globules rouges, et produit des substances qui sont transportées à la surface de ces globules rouges. Les hémoglobines S et C bloquent ce transport. Source : Science Express (10 novembre 2011)
Un nouveau traitement contre la douleur
La synthèse de
conolidine, un composé naturel rare, a permis d´effectuer les premières
études de ses propriétés pharmacologiques. La conolidine est
un analgésique qui semble avoir un mécanisme d'action inhabituel.
Certains des analgésiques les plus puissants, tels que la morphine,
l'hydrocodone et l'oxycodone, appartiennent à la famille d'analgésiques
des opioïdes. Malheureusement, l'exposition prolongée à ces
analgésiques opioïdes peuvent causer plusieurs effets secondaires indésirables,
y compris la dépendance physique et psychologique. En conséquence,
on doit identifier de nouveaux analgésiques présentant des mécanismes
biologiques différents des opioïdes et des effets secondaires moindres.
Dans cet esprit, une équipe de chimistes dirigée par Glenn Micalizio
a uni ses forces avec un groupe de neuroscientifiques, dirigée par Laura
Bohn, pour synthétiser et étudier les propriétés analgésiques d´un composé
naturel rare appelé conolidine. Leurs résultats prometteurs, rapporté
dans Nature Chemistry, pourrait ouvrir la voie pour le développement
de nouveaux analgésiques non opioïdes. Source :
Tarselli, M. A. et al. Nature Chem. 3, 449–453 (2011)
Hydroxyurée et traitement alternatif
Le blocage
de KLF1 permet d'augmenter le taux d'hémoglobine foetale
Deux articles scientifiques ont été publiés dans le journal Nature
Genetics en septembre 2010 concernant le gène KLF1, impliqué dans
l´activation de l´hémoglobine adulte (HbA) et dans la répression de
l´hémoglobine foetale (HbF). Lorsque les chercheurs bloquent partiellement
l´activité de ce gène (KLF1) chez la souris, celle-ci exprime l´hémoglobine
foetale HbF de facon beaucoup plus importante chez l´adulte. Et un effet
similaire a été observé dans des cellules humaines. Ces études sont
le point de départ d'une piste à suivre : si le blocage partiel de ce
gène dans les souris drépanocytaires améliore leur état, on pourrait
rechercher un traitement aurait le même effet chez l´homme. Le travail
est encore long, mais la piste semble intéressante... Effectivement,
on sait que certains drépanocytaires qui font peu de crises présentent
beaucoup plus d´HbF que la normale. D'autre part, l'hydroxyurée a aussi
pour conséquence d'augmenter le taux d'HbF : il s'agirait donc de développer
un traitement alternatif à l'hydroxyurée. Sources
: Nat Genet. 2010 Sep;42(9):742-4. Nat Genet. 2010 Sep;42(9):801-5
Le blocage de BCL11A permet d'augmenter le
taux d'hémoglobine foetale et corrige la drépanocytose
chez la souris adulte
Dans un article publié dans Science en octobre 2011, les auteurs
montrent que le répresseur BCL11A est nécessaire in vivo pour
bloquer l´expression de la γ-globine chez les animaux adultes. BCL11A
sert de barrière à la réactivation de l'HbF par des agents inducteurs
de HbF connus. Pour vérifier que BCL11A représente une cible thérapeutique
potentielle, les auteurs montrent que l'inactivation de BCL11A dans
des souris drépanocytaires corrige les défauts hématologiques et pathologiques
associées à la drépanocytose, par une induction très forte d´HbF. Ainsi,
l'interférence avec l´extinction de l'HbF, par la manipulation d'une
protéine cible unique est suffisante pour corriger les symptômes de
la drépanocytose.
Source : Jian Xu et collègues. Science Express,
4 octobre 2011
On pourrait donc essayer de cibler BCL11A ou KLF1 (qui agissent de concert) pour créer des traitements alternatifs à l´hydroxyurée, qui auraient une action plus spécifique sur l'augmentation de l'HbF.
L´hydroxyurée
chez les très jeunes enfants
L'hydroxyurée représenterait un traitement de choix pour tous les très
jeunes enfants atteints de drépanocytose, qu'ils aient ou non des symptômes.
Une étude multicentrique, en double aveugle, randomisée contrôlée par
les Etats-Unis qui ont suivi les patients pendant 2 ans a démontré que
les sujets traités par hydroxyurée présentaient des avantages significatifs
au niveau clinique par rapport à ceux traités par placebo. Par exemple,
parmi ceux traités par placebo, la douleur était deux fois plus fréquente,
la dactylite a été cinq fois plus fréquente, et le syndrome thoracique
a été trois fois plus élevé. En outre, l'hospitalisation et les transfusions
étaient plus fréquents. Fait intéressant, plusieurs de ces paramètres
ont été améliorés dans une proportion semblable à celle observée dans
la précédente étude multicentrique randomisée de l'hydroxyurée chez
les adultes publiée il y a 15 ans. Source
: Lancet. 2011 May 14; 377(9778):1663-72
Le pomalidomide pourrait potentiellement remplacer l´hydroxyurée
Cette étude décrit l'utilisation d'une nouvelle thérapie encourageante
: le pomalidomide pour le traitement de la drépanocytose. L'hydroxyurée
représente une thérapie efficace de la drépanocytose, en conduisant
à l'augmentation de l'hémoglobine fœtale, mais l'hydroxyurée induit
également une diminution des leucocytes, par un mécanisme encore mal
compris. Une publication du groupe de Abdullah Kutlar du “Medical College
of Georgia” et ses collègues de l'Université “Wayne State” de Detroit,
en collaboration avec les sociétés Celgene et Novartis, démontre maintenant
que le médicament immunomodulateur pomalidomide entraîne une
augmentation de l'expression d'hémoglobine fœtale similaire à l'hydroxyurée,
et ceci sans myélosuppression associée à la prise d´hydroxyurée.
La thérapie au pomalidomide n´entraînait aucune réduction de la production
de globules rouges et, chez sept patients, on a pu observer une amélioration
de l´anémie associée à la drépanocytose et la disparition de besoin
de transfusion. Cet effet a été également reproduit dans la souris drépanocytaire
transgénique exprimant à la fois le gène de la drépanocytose et le gène
humain de l'hémoglobine fœtale. Cette évolution surprenante est pour
le moment incomprise au niveau moléculaire, mais ce traitement représente
une nouvelle thérapie potentiellement intéressante. Il faut maintenant
valider le pomalidomide au niveau de son efficacité et de son inocuité,
dans les essais randomisés comparant pomalidomide et hydroxyurée.
Source : Blood. 2011 Jul 28; 118(4):1109-12
Evaluation positive de la thérapie génique
L´utilisation
de certains vecteurs viraux comme outil pour corriger
les gènes touchés dans le cadre de la thérapie génique a entraîné lors
les premiers essais (il y a une dizaine d´années) l´apparition de cancers
chez les patients traités, ce qui a conduit à stopper de tels essais
cliniques.
Une alternative a été d´utiliser des vecteurs dérivés de lentivirus,
qui se sont avérés meilleurs sur des tests animaux. La première utilisation
de ces vecteurs chez l´homme a eu lieu l´année dernière, pour le traitement
de deux patients atteints d´une maladie nerveuse, et cette fois il n´y
a pas eu de cancer. Et aujourd´hui, voici le premier transfert
de gènes pour une maladie de l´hémoglobine utilisant ce type
de vecteur, résultat de 30 années de recherches fondamentales et précliniques
impliquant de nombreux laboratoires.
En 2007, on a pris les cellules souches hématopoiétiques d´un patient
(un homme de 18 ans bêta-thalassémique) et on les a modifiées avec un
vecteur lentiviral portant le gène sauvage de la bêta-globine (pour
rappel, il s´agit du même gène touché dans la drépanocytose). Comme
pour les greffes de moëlle, le patient a été traité par chimiothérapie
pour éliminer toutes les cellules souches hématopoiétiques "malades"
de son corps. Les cellules souches modifiées ont été transplantées,
et ont conduit à l´apparition progressive de cellules sanguines normales.
Un an après le traitement, le patient n´a plus eu besoin de
transfusions sanguines. 3 ans après, c´est-à-dire maintenant, il reste
seulement légèrement anémique.
Cependant, certaines des cellules modifiées implantées se sont multipliées
plus rapidement que les autres : le patient pourrait éventuellement
développer une leucémie (mais pas forcément), ce qui nous rappelle que
la thérapie génique est encore à un stade précoce. Cela représente quand
même une avancée majeure pour le traitement de la drépanocytose.
Source : Nature. 2010 Sep 16;467(7313):318-22.
Blocage de la signalisation de l'adénosine pour traiter la drépanocytose
Une nouvelle
stratégie pour le traitement de la drépanocytose serait le blocage
de la voie de signalisation de l'adénosine. Une étude de profilage
métabolomique suggère que les taux d'adénosine sont élevées chez les
patients drépanocytaires, et dans un modèle rongeur de la maladie. Des
études biochimiques font le lien entre le taux d'adénosine, la falciformation
des érythrocytes et l'hémolyse, par l'induction de 2,3-diphosphoglycérate
(DPG). En mesurant l'hypoxie induite par le DPG sur les animaux dépourvus
de récepteurs à adénosine, cet effet est lié au sous-type de récepteur
A2b. Le traitement des animaux drépanocytaires avec de l´adénosine désaminase
pégylé (PEG-ADA) améliore les symptômes de la maladie. Une approche
plus spécifique impliquant l'utilisation d'antagonistes du récepteur
A2b-sélectif (qui sont connus) fournirait une efficacité similaire avec
un profil de sécurité amélioré, mais un antagoniste A2b-R n'a pas encore
été testé dans ce modèle.
Source : Nat Med. 2011 Jan; 17(1):79-86
Bénéfice du Doppler transcrânien pour la prévention des AVC
Ce travail apporte
la preuve concrète concernant le bénéfice de l'échographie par Doppler
transcrânien (DTC) associée à une transfusion, pour la prévention
des AVC chez les enfants atteints de drépanocytose et est la
première à évaluer l'impact d'un dépistage et d'une intervention précoce.
Les auteurs décrivent l'expérience de leur centre, sur un suivi de près
de huit ans, avec une stratégie de prévention de la vasculopathie cérébrale
chez les enfants atteints de drépanocytose. Les patients ont été criblés
par échographie par DTC à un âge très jeune. Les patients ont ensuite
été transfusés s'ils avaient un DTC anormal, traités à l'hydroxyurée
s'ils étaient symptomatiques sans macrovasculopathie, et ont subi une
transplantation de cellules souches si un donneur compatible était disponible.
A l'âge de 18 ans, le risque d'AVC était 5 fois moindre de ce qui était
rapporté dans les publications. Cependant, le risque d'AVC silencieux
reste encore élevé. Ainsi, ce document souligne les avantages potentiels
du dépistage précoce par DTC. La persistance d'un taux élevé d'AVC silencieux
reflète la complexité de la vasculopathie dans la drépanocytose et la
nécessité de poursuivre les recherches. Source
: Blood. 2011 Jan 27; 117(4):1130-40